Le droit à l’oubli, ou l’amnésie selon Google

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Le « droit à l’oubli » n’efface aucune donnée, il permet juste de les déréférencer.

Quel est le point commun entre New-York et internet ? Les deux ne dorment jamais. Aujourd’hui, il existe plus d’un milliard de sites sur le web. Une grande partie est constituée de pages inactives ou obsolètes. Et si quelque dans cette masse, il y avait des informations désagréables, erronées ou compromettantes sur vous ?

Google et le droit à l’oubli, c’est un long roman, c’est une longue histoire, c’est une romance d’aujourd’hui…(non, vous ne rêvez pas, je suis en train de massacrer Michel Fugain). En mai dernier, la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) rendait un arrêt pour consacrer le respect de la vie privée, plus connu du grand public sous le nom officieux de « droit à l’oubli ».

Dans la précipitation, Google mettait en place un formulaire. Théoriquement, n’importe quel citoyen de l’Union Européenne peut demander le retrait des données personnelles le concernant. C’est-à-dire à ce qu’elles ne soient plus accessibles publiquement sur internet. Comme Google n’est pas encore Big Brother – on s’y tromperait – , il ne réécrit pas les pages web incriminées. Il rend juste leur accès très compliqué.

Qu’à cela ne tienne, vive le déréférencement ! C’est un retour à un anonymat apparent. Une solution acceptable, puisque sans l’aide d’un moteur de recherche, l’internaute lambda est bien en peine de trouver une information sur la toile. A moins d’être aussi à l’aise sur le deep web ou sur un réseau darknet que sur l’internet main stream, mais c’est une autre histoire.

Mais est-ce vraiment aussi simple d’effacer son empreinte numérique ?

Plus blanc que blanc, transparent ?

Il est impossible d’utiliser internet sans laisser des traces de son passage. L’empreinte numérique est une espèce de mille-feuille de données concernant votre navigation. Comprenez l’ensemble des traces que vous laissez  – volontairement ou non – dans les serveurs, moteurs de recherche, systèmes de sauvegarde, messageries, et autres services numériques en général. Les traces volontaires, ce sont tous vos likes, commentaires et pages de blog. Par exemple, cet article fait partie intégrante de l’empreinte numérique de votre servante.

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L’empreinte électronique est une composante de l’e-réputation.

Pourquoi tous ces cris ? L’empreinte électronique, ça ne se voit pas vraiment, non ? Détrompez-vous, c@ndides lecteurs, c’est un enjeu stratégique. Pour Google et ses services gratuits, vous êtes très bankable. Excusez cet anglicisme, l’idée me paraît moins choquante en anglais. Si les intérêts financiers de Google vous font une belle jambe, la réputation numérique et l’identité que le moteur de recherche associe à votre nom vous concerne davantage. Dans un éditorial de 2009, Daniel Bretonès écrivait « l’importance de l’empreinte numérique va se renforcer avec la virtualisation des échanges« . Nous y voilà.

Se promener sur les services gratuits de l’internet main stream ou internet commercial, c’est accepter les cookies et le tracking publicitaire. Certains petits malins en informatique utilisent un bloqueur de publicité comme Adblock, ou protègent leur vie privée en dissimulant leur navigation avec un VPN. Pour votre smartphone, optez pour des applis VPN comme VyprVPN ou IPVanish, disponibles gratuitement sur iOS et Android. Notez que même avec le réseau anonyme TOR, personne ne disparaît tout à fait. Alors préférez la discrétion à l’invisibilité. Imaginez internet comme une plaine recouverte de poudreuse, et faites comme les animaux de la montagne en hiver : changez de pelage.

Les gardiens de votre e-réputation

Il existe aussi des agences spécialisées comme Reputationsquad ou Reputation VIP qui « nettoient » derrière vous les informations compromettantes à caractère « privé », type photos de fin de soirée, revenge porn ou rumeurs malveillantes. A votre échelle, il est prudent de garder un œil attentif sur ce qu’internet dit de vous. Avez-vous déjà « Googlé » votre nom, par exemple ? Avec son statut de quasi-monopole en Europe, Google peut changer votre vie, pour le meilleur et pour le pire. La question devient délicate lorsque vous cherchez un logement ou un emploi.

nettoyage

Le droit à l’oubli est aussi un business pour les « nettoyeurs » de e-réputation.

Certains ont visiblement eu des surprises désagréables, d’où l’intervention des CNILs européennes. Pour mémoire, toute l’affaire de Google et le droit à l’oubli était partie d’Espagne. Sans aller jusqu’à saisir la CNIL, vous pouvez bien entendu effacer ou modifier les pages dont vous êtes l’auteur. Cependant, certains articles de presse web peuvent mentionner les détails peu flatteurs de votre casier judiciaire. Ces données sont-elles toujours pertinentes des années après, lorsque la personne a refait sa vie et payé sa dette à la société ? Sans parler des cas de diffamation ou d’usurpation d’identité. Le droit à l’oubli est supposé protéger contre ces désagréments.

Google target

En août 2014, Google a traité 92,9% des requêtes internet françaises.

Vous pouvez toujours modifier les pages dont vous êtes l’auteur, ou contacter directement les administrateurs d’un site dont vous souhaitez modifier un contenu qui vous concerne. Mais pour les vieux articles de presse, les sites douteux ou injoignables, c’est souvent plus rapide de s’adresser au moteur de recherche. Notez bien que le droit à l’oubli n’est pas une obligation légale absolue de Google. Oui, c@ndides lecteurs, votre moteur de recherche préféré trie les demandes et arbitre lui-même les déréférencements. Google à la fois juge et partie, c’est l’une des clefs du problème.

Croiser le fer avec Google

Pour rester en conformité avec la législation européenne (arrêt du 13 mai 2014), Google a dû mettre en place le 30 mai dernier une procédure en ligne, avec des résultats incertains. Via un formulaire de demande de suppression de contenu, l’internaute renseigne ses nom et prénom, son adresse courriel et le ou les URL qu’il souhaite voir déréférencées. Il faut pouvoir démontrer que ces informations ne sont pas d’intérêt public et peuvent donc rester cachées. L’internaute plaignant doit joindre la copie d’un justificatif d’identité. La demande doit ensuite être « signée électroniquement », avec son nom et la date de la demande.

Jusqu’ici, tout va bien. L’ennui vient avec la façon dont sont traitées les demandes. Google gère en interne et dans la plus complète opacité ce genre de dossiers délicats. Le cabinet Reputation VIP publiait lundi une étude à partir des chiffres recueillis pendant 3 mois sur sa plateforme Forgetme, un outil mis en place en juin dernier pour aider les internautes à faire valoir leur droit à l’oubli auprès de Google. L’étude s’appuie sur plus de 15 000 URL envoyées à Google via Forgetme pour déréférencement depuis 30 pays européens. La majorité des demandes sont encore en attente. A ce jour, seuls 47% des demandeurs ont reçu une réponse.

Depuis la création du fameux formulaire, la firme de Larry Page a reçu en tout plus de 135 000 demandes concernant 470 000 pages. Lundi dernier, 22 septembre 2014, Google France reconnaissait que les requêtes « se sont stabilisées à un millier par jour, en provenance de toute l’Europe« . Les résultats de l’étude sont sans appel. Ils démontrent notamment une inversion de la politique de Google en matière de droit à l’oubli depuis cet été. Alors que dans la semaine du 23 au 29 juin 2014 Google envoyait 43% de réponses négatives, trois mois plus tard ce chiffre a grimpé à 70%.

Google droit à l'oubli

D’après l’étude, Google a répondu non à 4 176 demandes de déréférencement sur 15 000.

Seule évolution clairement positive, la durée de traitement d’une demande est passée de 44 à 4 jours entre juin et septembre. Pour vous dire non, Google avance 11 types de refus dont les trois plus importants sont « cette information concerne votre vie professionnelle » (26%), « vous êtes à l’origine de ce contenu » (22%) et « cette information est encore d’utilité publique » (14%). Les professions comme présentateur télé, journaliste, politicien, dirigeant de grande entreprise et artiste connu sont presque sûrs d’être déboutés pour cette dernière raison avec la variante « vous êtes un personnage public ».

Les partisans du droit à l’oubli peuvent oublier tout fantasme de censure, Google a décidé de ne pas se laisser faire.

Mathilde Hodouin

Bonus : Et si Google était une personne réelle à qui nous venions poser nos questions les plus bizarres ? Vidéos en anglais, sous-titres en français. 

Et c’est pas fini !

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À propos MathildeHodouin
Diplômée de l'ESJ Paris // Journaliste @melty passée par @frenchweb // Twitter @MathildeHodouin // Blog : "Le nano web de M@thilde" #internet #numérique #innovation

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