Nerve, le cauchemar numérique

Vee rencontre le mystérieux Ian, son partenaire dans le jeu. ©Nerve, 2016

Vee rencontre le mystérieux Ian, son partenaire dans le jeu. ©Nerve, 2016

Are you a watcher or a player ?

C’est une voix électronique déshumanisée, un peu effrayante, qui accueille Vee (Emma Roberts) sur Nerve. Plantons le décor. Vee – alias Venus – est un personnage de fiction, héroïne d’un film sorti en 2016. Vee est en dernière année de lycée à Staten Island, un quartier pauvre de New York. Elle vient de recevoir une lettre d’admission pour partir étudier à l’autre bout du pays dans la – très chère – école d’art de ses rêves… mais n’ose pas le dire à sa mère qui l’élève seule. Vee a aussi un crush à qui elle n’ose pas parler, un meilleur ami qui n’ose pas lui avouer qu’il est amoureux d’elle et une BFF très peste qui la tourne occasionnellement en ridicule.

Bref, Vee est une adolescente américaine moyenne – un peu timide, un peu artiste, un peu paumée – à qui le spectateur s’identifie très vite. Et ce nouveau jeu clandestin à la mode, Nerve, qui vient la narguer sur son ordinateur… Are you a watcher or player ? Vous l’avez compris, c@ndides lecteurs. Aujourd’hui, je m’essaye à un nouvel exercice : la critique cinéma. Promis, je ne vous spoilerai pas la fin. Par contre après l’avoir vu deux fois, j’ai très envie de développer quelques idées que le film m’inspire.

Appréciez l’ironie de la question de départ. Le spectateur lui-même dans la salle de cinéma devient un watcher, un voyeur. Alors dites-moi… êtes vous un voyeur ou un joueur ?

Si c’est gratuit, vous êtes le produit

L’histoire de Vee reprend un certain nombre de codes des teen movies, à ceci près que l’héroïne est sur le point de basculer dans un monde beaucoup plus sombre. La nuit, tout est permis. Lorsque Sid – sa meilleure amie un peu peste – l’humilie en public, Vee décide de prendre des risques. « Tu n’es pas faite pour être une joueuse, Vee » assène Sid avec l’aplomb de l’évidence.

Ici se produit le point de rupture, ce que nos profs de français au collège appelaient l’élément déclencheur du récit. Vee choisit de jouer au lieu de regarder. Symboliquement, elle prend le pouvoir… et en dépossède Sid au passage. Très vite, Vee accumule beaucoup plus de watchers que Sid. L’équivalent des viewers sur l’application Periscope.

Sur Nerve, les voyeurs – plus nombreux – lancent des défis aux joueurs, pour les regarder les relever. Pour qu’un défi soit lancé, la majorité des voyeurs doit voter pour. Le joueur victorieux gagne une somme d’argent directement versée sur son compte. Plus les défis sont corsés, plus la somme est importante. Point crucial : le joueur ne peut conserver ses gains que s’il atteint et remporte la finale.

Watcher or player ? Voyeur ou joueur ? Les ados accros à l’adrénaline envient le statut de joueur. Ils pensent que ça fait de vous quelqu’un de cool, de courageux et de très habile. Mais les deux statuts n’ont rien à voir. Règle numéro un, les voyeurs payent pour regarder. Règle numéro deux, les joueurs jouent gratuitement pour gagner. Vous connaissez cet adage du web, c@ndides lecteurs ? Si c’est gratuit, vous êtes le produit.

Les voyeurs sont du côté de l’argent dépensé, concédé en échange de défis relevés. Ils ont le réel pouvoir. Les voyeurs commentent, jugent, proposent et disposent. Les joueurs sont leurs pions, leurs jouets. Les voyeurs sont encouragés à traquer leurs joueurs favoris pour les filmer avec leur téléphone. Les voyeurs ne font pas QUE regarder. Ils sont physiquement présents sur le terrain.

Ils peuvent intervenir pour fournir aux joueurs les instruments de leur défi, contribuer à une mise en scène, etc. Ce sont des fans, avec tout ce que ce mot possède d’ambiguïté et de double-sens effrayants. Fan vient de l’anglais fanatic, mot transparent en français. Les voyeurs passent des acclamations aux huées en un tour de main. Gare au joueur qui se rebelle. La règle numéro trois est claire : Snitches get stiches. Les mouchards sont punis.

« Nous contrôlons ton avenir. »

Les voyeurs sont protégés par l’anonymat de leur pseudo. Très vite, ils se laissent emporter par le jeu. C’est une drogue encore plus addictive que l’argent facilement gagné. Ils veulent toujours plus de spectaculaire, quitte à perdre le sens des risques réels qu’ils font courir aux joueurs. Ce que le joueur ignore, c’est qu’en acceptant de jouer, il donne accès à toutes ses données numériques en ligne.

Nerve absorbe tout. Le contenu du compte Facebook, les tweets, les adresses mails, les données bancaires… ce qui permet d’exercer un horrible en chantage en prenant les joueurs rebelles en otage. La règle numéro trois impose la loi du silence. « Nous t’avions dit de ne pas cafarder. Nous contrôlons ta vie. Nous contrôlons ta famille. Nous contrôlons ton avenir. » Le piège se referme. Impossible de sortir du jeu.

Nous sommes dans un univers adolescent où la transgression loin du regard des adultes devient un mode de vie. Le secret imposé protège les actions inavouables. Les voyeurs sont des petits tyrans cruels, des sortes d’enfants psychopathes qui aiment jouent à Dieu avec la vie des autres. Ils veulent toujours plus, et ils ont les moyens de briser le jouet qui ne leur plaît pas/plus. Comme lorsqu’ils obligent Sid à traverser sur une échelle posée à plat entre deux immeubles, à plusieurs dizaines de mètres du sol.

Ils savent très bien qu’elle a la phobie du vide. Pression du groupe, fierté personnelle, volonté de gagner… Sid accepte de mettre sa vie en danger. Vous avez dit dystopie ? Non hélas. C’est une thématique très actuelle, même si le film est sensé se passer en 2020. Réaliser une performance en direct en se filmant, c’est déjà le principe de Twitch, la plateforme de jeux vidéos en streaming.

Nerve est rempli de lumières nocturnes brillantes, clinquantes. ©Nerve, 2016

Nerve est rempli de lumières nocturnes brillantes, clinquantes. ©Nerve, 2016

L’esthétique du film le montre bien, avec de nombreuses scènes où vous passez derrière l’écran. Les écrans, devraient-on dire. Celui de l’ordinateur de Vee. Celui de son téléphone. Les écrans des téléphones des voyeurs, tous équipés de smartphones. L’écran télévisé connecté où les ados diffusent Nerve en direct pendant une fête arrosée.

Les néons criards, la pluie, la ville sombre et dangereuse… nous sommes à Gotham City version numérique. Les voyeurs mal intentionnés se cachent sous un foulard ou une cagoule. Par opposition, les joueurs-proies-pions s’identifient par reconnaissance faciale et digitale. Des outils très à la mode dans la Silicon Valley.

La technologie n’est pourtant pas sur le banc des accusés. Vee a des amis hackers pour l’aider. Je vous avais parlé de teen movie… nous n’échapperons pas au cliché des jeunes geeks génies de l’informatique. Le darknet aussi passe à la moulinette de la présentation naïve. « Tu n’as accès qu’à 10% d’internet » explique un de ces petits prodiges.

Ils ont leur QG secret et leurs pouvoirs magiques que le film ne s’attarde pas à expliquer. Une clef secrète sur Tor, et hop, ça fait des Chocapics ! Je vous conseille plutôt de relire mon article sur le darknet.  Point positif, le chef de cette bande de sauveurs numériques est une fille noire assez cool.

L’envers/l’enfer du décor

Si je traduis watchers par voyeurs, ce n’est pas uniquement à cause de la version canadienne. Dans les salles françaises, Nerve est principalement diffusé en VOST. Vous n’y perdez rien au change. L’ambiance se goûte mieux en VO. Les watchers méritent d’être appelés « voyeurs », à cause de leur comportement obsessionnel et pervers. La fascination pour Nerve ressemble à une addiction à la pornographie. Les défis vous placent dans des situations humiliantes ou dégradantes.

La dimension scatologique ou sexuelle n’est jamais loin. Une fille inconnue mange de la nourriture pour chien. Dans sa course aux bonnes grâces watchers, Sid fait semblant d’avoir des flatulences dans la foule. Un peu plus tôt dans le film, elle montrait ses fesses pendant le spectacle de pompom girls du lycée. Vee elle-même quitte un magasin en petite tenue après qu’un autre joueur lui ait subtilisé ses vêtements. Elle le fait pour l’argent – les frais d’inscription de sa nouvelle école ne sont pas donnés – mais le résultat est le même. La servitude volontaire version 2.0.

Nerve montre la dynamique du harcèlement de groupe sous différentes formes. ©Nerve, 2016

Nerve montre la dynamique du harcèlement de groupe sous différentes formes. ©Nerve, 2016

C’est drôle au début… jusqu’à ce que la plaisanterie tourne mal. Il y a un côté Hunger Game très perturbant dans cette histoire. Les voyeurs ne respectent ni la dignité, ni la vie privée, ni la sécurité des personnes. Vous pouvez mourir en jouant à Nerve. Le jeu se présente comme une démocratie, mais c’est un leurre. Comment éviter de transformer la démocratie en instrument d’oppression des minorités – les joueurs – par la majorité – les voyeurs – ? Elle doit s’exercer en plein jour, à visage découvert.

Le vote personnel reste secret – ne remplaçons pas une tyrannie par une autre – mais le watcher doit faire face aux conséquences de ses choix. Comprendre que la distinction watcher/player n’a pas lieu d’être. En droit français, être témoin d’un crime sans le dénoncer ni tenter de l’empêcher alors que vous avez la possibilité est un délit pénal (article 223-6) puni de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Encourager activement quelqu’un à commettre un crime/un délit fait de vous son complice.

Les – gentils – personnages du film tentent de désactiver Nerve en provoquant un électrochoc chez les watchers. Une prise de conscience qui traverse l’écran du cinéma à destination des spectateurs de la salle. Tout le monde est responsable de ce qu’il fait en ligne. Un minimum d’éthique personnelle est indispensable. Histoire de ne pas se changer en bourreau sans s’en rendre compte.

Une métaphore de la lutte contre les trolls et le cyber-harcèlement ? Vous connaissez ma position trollophobe assumée. Nerve est un film à la fois dérangeant et revigorant, malgré ses défauts. En 1h30 de divertissement, vous ne pouvez pas non plus espérer une thèse universitaire. Mais il y a là matière à réflexion sur ce que nous faisons de nos datas et de notre anonymat en ligne. Nous sommes tous watchers et players. Je vous le conseille sincèrement, c@ndides lecteurs.

Mathilde Hodouin

Advertisements

À propos MathildeHodouin
Diplômée de l'ESJ Paris // Journaliste @melty passée par @frenchweb // Twitter @MathildeHodouin // Blog : "Le nano web de M@thilde" #internet #numérique #innovation

Un commentaire ? Numériquement vôtre, M@thilde.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s