Editorial : 2015, un nouveau départ

liberté d'expression

La fracture numérique, c’est aussi une question d’accès à une information valable.

Nous sommes le soir du 31 janvier. Je réalise que je n’ai rien écrit depuis plus d’un mois. Pourtant, je n’ai pas l’intention d’arrêter ce blog, non ! Je suis journaliste. L’écriture et l’information sont toute ma vie. L’innovation numérique est ma passion. Je continue de suivre cette actualité avec avidité. Je n’ai sans doute jamais autant lu, ni autant retwitté sur le sujet de toute ma vie. Alors, que s’est-il passé ? Vous connaissez la réponse, c@ndides lecteurs. Elle commence par Charlie et finit par Hebdo.

Je suis passée par toutes les émotions de l’arc-en-ciel. Le soir du 7 janvier, j’étais Place de la République. Il faisait très froid. Je m’en souviens parfaitement, parce que j’ai cette mauvaise habitude de ne jamais porter ni gants ni bonnet. 12 personnes venaient d’être sauvagement assassinées. Quelques heures plus tôt, deux terroristes avaient pénétré dans une rédaction parisienne. Là, ils avaient tiré dans le tas. Des morts brutales, ultra-violentes et profondément injustes. Et tout cela m’avait explosé à la figure.

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Sur la place de la République à Paris, vers 20 heures le mercredi 7 janvier 2015.

Quand c’est arrivé, j’étais à la rédaction web de meltyCampus. J’ai suivi les évènements en direct sur les réseaux sociaux. Pouvais-je y échapper ? Non. Je suis la génération Y. J’ai toujours une page Facebook et mon fil Twitter allumés sur mon ordinateur quand je travaille. J’ai visionné la vidéo de la mort du policier, sans savoir ce que j’allais y trouver. Le lien était donné sans avertissement par un grand média d’information générale. Sans censure. Sans musique dramatique. Sans analyse, ni commentaire d’aucune sorte.

Les médias se sont alarmés des réactions dans les collèges-lycées. Pour ma part, je comprends que certains adolescents n’aient pas compris ce qu’ils voyaient. Ils pensent que la mort par balles est spectaculaire. Qu’il y a nécessairement du sang partout, et des corps qui voltigent en arrière. Moi, je sais que c’est faux. Une mort peut être rapide, sans effusion d’hémoglobine. Presque chirurgicale. Ce qui la rend encore plus terrifiante. J’ai ressenti un choc dans le ventre. Une difficulté à respirer. Puis de la colère. Et enfin du chagrin.

meltyCampus

En ce moment, j’écris pour la plateforme meltyCampus, qui traite d’actualité étudiante.

Le soir du 7 janvier, je me suis sentie Charlie. Je n’ai pas eu besoin de le hurler. Les mots étaient devenus inutiles. Ma présence et ma colère silencieuses suffisaient. Pourtant, je ne lisais pas Charlie. Pire même, je n’aimais pas leur humour. Mais personne ne devrait mourir pour ça. J’ai passé un sale mois de janvier. Un début d’année rempli de doutes et de questions existentielles sur mon métier. Je sais qu’aujourd’hui encore, beaucoup de journalistes meurent juste parce qu’ils font leur travail. Mais normalement, cela n’arrive que dans des dictatures à l’autre bout du monde.

Les caricaturistes de Charlie n’avaient pas la peau de martyrs laïcs. Alors pourquoi ? Je n’ai pas aimé la récupération de la manifestation du 11 janvier. C’était peut-être inévitable. Ce n’était pas décent pour autant. Je me suis éclipsée. J’ai plongé la tête sous l’eau. Je ne voulais plus rien entendre, alors que tout le monde ne parlait que de cela. Ecouter tous ces remous était insupportable. Tout était devenu absurde. Même les hommages rendus par la Nation à cette joyeuse bande d’anars, qui n’en demandait sans doute pas tant. J’étais dans le noir complet.

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Attentats, l’école en première ligne reportage d’Envoyé Spécial ©France2

Le pire arrive toujours quand vous pensez que l’orage est passé. Vous vous méfiez moins. Il y a eu l’Hyper Cacher. J’ai vu, lu et entendu des horreurs que je n’ai pas envie de détailler. Partout, je voyais de l’hystérie et de la haine. Et moi, dans cette folie, je n’écrivais plus. Parler, pour dire quoi ? J’en étais là, quand je suis tombée sur un reportage d’Envoyé Spécial « Attentats : l’école en première ligne ». L’image ci-dessus est un extrait de la vidéo diffusée sur France 2. Ce reportage n’a pas répondu à toutes mes questions, mais j’ai repris pied grâce à lui. Visionnez-le. [Mise à jour octobre 2016 : il est toujours accessible en replay].

J’y ai entendu l’expression « fracture » appliquée au numérique. Ou plus exactement à l’information via les réseaux sociaux. Et là, tout est redevenu limpide. Le numérique n’est pas seulement un truc nouveau un peu bizarre, ou un avatar de modernité qui permet d’inventer des objets et des concepts cools, non ! C’est un univers à part entière, dans lequel certains jeunes se perdent parfois. Il faut continuer d’écrire, de critiquer et d’informer. C’est vital. Maintenant, je recommence à respirer. L’émotion passée, la véritable réflexion peut germer. Je sais à nouveau où je vais. Mieux vaut tard que jamais.

C’est pourquoi, ce soir du 31 janvier, je peux enfin vous souhaiter une bonne année 2015.

Numériquement vôtre.

Mathilde Hodouin

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